#Où commence la vie privée ?

La vie privée n’existe qu’en opposition avec le concept de vie publique. Je parlerai de la vie privée en tant qu’espace (physique et mental) initialement distinct de la sphère publique, comprise elle comme le lieu privilégié de la communauté où les individus se rencontrent pour créer et échanger.

Dire que la vie privée a envahi la sphère publique relève désormais du cliché : « pipolisation » de la vie privée des hommes politiques, exhibition de celle des hommes ordinaires… Interroger ces phénomènes conduit à un constat vertigineux : à force de monopoliser l’espace public, la vie privée perd son sens, et, ce qui est bien plus grave, son existence.

En effet, se poser la question du commencement de la vie privée, c’est se poser la question de sa limite. Implicitement, la cause est entendue : cette limite ne cesse de gagner du terrain, au point de condamner l’espace public à la faillite. Or on est en droit de se demander si ce n’est pas à sa propre disparition que la vie privée, avec sa tendance invasive,  se condamne.

Si les individus délaissent la chose commune, c’est bien que leur vie privée a envahi tout l’espace. Les notions de vie privée et vie publique sont unies par un lien quasi organique : si la vie privée envahit la sphère publique, l’espace de cette dernière se réduit mécaniquement. Poussé à l’extrême, ce raisonnement nous amène à penser que la vie publique n’existe plus, cannibalisée par l’omniprésence de la vie privée.

Georges Vigarello, philosophe dont le travail porte sur l’histoire des représentations et pratiques du corps, utilise pour représenter la vie privée la figure de la bulle : « On se promène aujourd’hui dans l’espace public avec la bulle mentale de notre intimité. Car notre intimité s’est mise à exiger plus de volume ». On devine alors la conséquence inévitable de cette expansion de la bulle privée : les individus ne communient plus dans l’espace public, ils se contentent de s’y croiser, protégés par leurs bulles hermétiques. La simple observation d’une station de métro à l’heure de pointe ne peut que confirmer cette image : des milliers d’individus indifférents à la présence de l’autre, pressés de rentrer chez eux, utilisant tous les moyens possibles (téléphone, lecture) pour se retrancher dans l’expérience personnelle et ignorer l’expérience collective.

L’historien Alain Corbin utilise lui l’évolution des pratiques culturelles pour faire le même constat. « Au théâtre, il y avait une double scènes : le public était lui-même en représentation. Avec les salles obscures du cinéma et l’intimité de la télévision, le spectateur n’est plus inclus dans le spectacle, mais réduit au statut de voyeur ». Dire que la sphère publique a disparu serait excessif, mais l’on peut dire avec le philosophe Marcel Gauchet qu’elle est « devenue un problème ». Il ajoute : « La notion de public est obscurcie par la quasi-impossibilité de nous représenter un monde commun, tellement commun qu’il n’appartient à personne. La pente de notre monde est de conclure : il n’y a que des individus. Pourtant, il y a une autre dimension tout aussi fondamentale qui est que nous ne pouvons vivre comme individus que dans un monde commun ». Bon ok ! Là je sens que ça vous gonfle un peu…

Élargissons le débat… Comment imaginer une intimité sans rapport à autrui ? Et surtout, comment une vie privée peut-elle exister par elle-même, si elle n’est pas dessinée par un commencement et une fin ? En effet, si la vie privée cannibalise la vie publique, elle ne « commence » plus, donc elle n’existe plus.

À force de s’exhiber, l’individu n’existe plus : il n’est plus que sa représentation publique, et perd donc son intimité, qui est censée constituer son essence. C’est la réaction qu’inspire le spectacle de la télé -réalité : que valent des sentiments intimes déclarés alors qu’une caméra observe – et parfois même parce que cette caméra observe ? La mise en scène de la vie intime fait douter de leur crédibilité et même de leur existence.
« Ériger une image de fabrique pour séduire un milieu professionnel n’apporte ni emploi, ni opportunité… On agrandit son réseau, certes, mais on reste « rien » car le manque de notoriété ne vous permet pas d’être reconnue car inconnue… Vos talents n’intéressent pas, seule votre réputation compte et elle reste en construction…Le drame est la perte de son identité, de ses repères, de son soi profond, celui qui constitue ce que vous êtes réellement au fond des yeux… Révéler aux autres un peu de ses émotions profondes, lâcher la bride, laisser son « éléphant man » vivre un peu, s’ouvrir, cela vous apporte de vraies échanges, on touche des « âmes communes », des cœurs qui ne sont plus liés par une profession, un milieu, des intérêts professionnels… Mais c’est risqué, troublant, parfois déstabilisant car certains se sentent libres de vous juger, de révéler des secrets de vie, de manquer de respect, de rebondir sur des écris en révélant ce qu’ils savent de vous sans discernement, sans clairvoyance en oubliant où ils sont et avec qui ils sont, d’autres s’offusquent de vous voir sortir alors que vous ne leur accordez pas une minute ou prennent ombrage à la moindre manifestation d’affection… C’est difficile de savoir doser, combiner, mesurer, proportionner… Je me sens mieux en étant moi-même, au risque de désintéresser, mais j’apprendrai à me défendre, à me protéger, à me garder… »

L’analyse du phénomène des blogs et autres profils Facebook a vite conclu à un « déballage » de l’intime. Mais l’exercice du récit de soi relève plus dans ces cas précis de l’autofiction que de l’autobiographie : le profil Facebook est construit avec les informations que son utilisateur a bien voulu montrer, via un tri subtil. Dès lors, la vie privée qui s’offre au regard est plus une histoire qu’un reflet de la réalité.

Philippe Gasparini, auteur spécialiste de l’autofiction, voit dans cette « autonarration » non un désir de s’offrir en spectacle, mais plutôt, au contraire, un réflexe de protection contre une publicisation excessive de la vie privée : «  L’individu postmoderne est effectivement nié, épié, contrôlé, marchandisé, instrumentalisé, uniformisé, par la publicité, la télé-surveillance, le fichage, les « ressources humaines» et de manière générale par la mondialisation. C’est pourquoi l’autonarration doit aussi et peut-être surtout s’analyser comme une forme de résistance à ces processus de réification ».

À l’heure où le moindre de nos déplacements est traçable via la géolocalisation, on est aujourd’hui capable de reconstituer nos goûts et préférences grâce aux données que l’on égrène sur la toile, l’autonarration est donc un moyen de tracer une nouvelle frontière protectrice. À la frontière vie privée/vie publique s’est substituée une frontière réalité/fiction, que l’individu est seul capable de maîtriser. Lui seul sait la réalité de ses désirs intérieurs, et c’est peut-être la seule liberté qui lui reste. Donc je suis libre, sachez-le !

Pour étendre cette réflexion à des sujets autrement plus graves, on peut évoquer l’importance de cette liberté intérieure dans un contexte totalitaire : lorsque la liberté d’expression (celle de porter nos idées privées sur la place publique) est supprimée, la seule liberté qui reste à l’homme est celle de sa conscience, impénétrable par autrui. Quelques soient vos jugements, je reste donc impénétrable !

Le propre de l’homme n’est peut-être pas sa vie privée, comme nous l’avions postulé au départ, mais bien sa capacité à penser sa place au monde en relation avec autrui, et donc à s’inscrire dans la sphère publique… La vie privée commence là où la vie publique est possible. La conséquence en est terrible pour nos sociétés postmodernes : en acceptant de libérer l’intime de ses frontières initiales, nous le condamnons.

5 Commentaires

  1. A-C

    Bon article ! L’auto-narration ou comment se protéger de l’exhibitionnisme ambiant.
    A-C

  2. Bonjour,

    Papier intéressant et bien troussé🙂

    J’aime cette idée que l’auto-narration sert à protéger l’intime (stratégie semblable à l’auto-dérision pour éviter, comme Cyrano, « qu’un autre ne nous les serve »). Mais il ne peut s’agir que d’une dimension seulement du grand déballage. L’autre, à mon sens, est ni plus ni moins que la recherche d’amour (estime, attention, admiration…).

    Pourquoi plus aujourd’hui qu’hier ? Parce que précisément l’attention des autres est en concurrence. Nous subissons individuellement et socialement, ce qui frappe les médias : le zapping permanent.

    L’individu n’existe en effet que par les autres. Le « moi » n’est que l’image intériorisée qu’ont les autres de nous, comme l’a si bien démontré Erving Goffman, et que rappelle Gauchet. La protection de cette image « négociée » est l’objet d’une lutte symbolique constante, dont les réseaux sociaux sont les nouveaux outils.

    S’agissant de la dilution de la vie privée dans l’espace public, il s’agit d’un simulacre de vie privée, d’intime de façade destiné surtout à promouvoir l’image de soi auprès des autres. Là encore je citerai Erving Goffman et la « théâtralisation » des rapports sociaux.

    Bien cordialement

  3. N’oublions pas que dans les sociétés préindustrielles la notion même de vie privée n’avait pas de sens : la communauté était présente dans toutes les sphères… Nous ne sommes donc pas devant un phénomène aberrant du point de vue de l’humanité. Simplement, une nouvelle dialectique se met en place avec de nouveaux repères…
    Quant à l’intime, ses frontières sont aujourd’hui laissées à notre libre arbitre… Je suis actif sur les réseaux sociaux, mais suis-je pour autant contraint de m’y dévoiler totalement ?

  4. Merci pour ces commentaires… Je n’ai pas encore eu le temps de vous répondre mais je le fais dés que possible car vos remarques sont pertinentes….

  5. Pingback: #Je suis tombée par terre…. La droite du web ! « Maven je suis, Maven je serai…

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :