#En quoi une chaussure fait-elle sens ? De quelle manière ? A partir de « quand » ?

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Parlons de l’objet

L’objet obéit à un certain nombre de lois. Nous avons la présence d’une matière, par exemple du cuir ou du plastique. Y a-t-il déjà du sens à ce niveau là ? Au niveau physique ? Difficile à dire, c’est surtout par la suite que nous pourrons commencer à suggérer que l’objet chaussure fait sens. Et le niveau architectonique ? Vous y avez pensé ? Celui-ci correspond aux différentes parties de l’objet ainsi qu’aux liaisons qu’elles entretiennent. Ah ! Voilà une réflexion essentielle ! C’est à ce niveau qu’on peut parler d’organisation, d’architecture. La chaussure possède bien différentes parties qui semblent avoir un but : la semelle, les lacets… Toutefois, l’architectonique de la chaussure peut déjà laisser présager, de manière implicite en tout cas, l’usage qu’elle aura, donc le niveau sémiotique (sur lequel nous reviendrons). Et oui !

L’organisation des parties de cet objet laisse un « creux », une partie vide, qui doit offrir bien entendu la possibilité au « pied » (ou à un autre objet de forme similaire) d’entrer dans la chaussure. Oui ! Oui ! Oui ! Je vous vois venir !!! De plus, les parties ne seront pas les mêmes suivant le type de chaussure, par exemple les chaussures ne possèdent pas toutes des talons, ou bien des lacets. L’architectonique est ainsi liée aux sous-catégories de notre objet. Et ben ouais !

Cela signifie également que les différentes parties envisageables d’une chaussure ne sont pas forcément toutes obligatoires pour qu’elle assure sa fonction. Et paf !

Passons au niveau sémiotique de la chaussure. Il s’agit-là des pratiques, des usages liés à la chaussure. Nous pouvons affirmer qu’à ce niveau la chaussure fait bel et bien sens. La dimension historique de l’objet s’inscrit à ce niveau. Pour la chaussure, il s’agirait de toutes les pratiques liées à tous les types de chaussure depuis l’invention de cet objet. La chaussure connaît une évolution dans un certain cadre culturel, historique, géographique, politique etc. Nous pouvons considérer qu’un type précis de chaussure à une certaine époque, peut véhiculer certaines des « valeurs » du contexte dans lequel elle s’inscrit.

Le niveau sémiotique est également celui de la rhétorique. Les usages de la chaussure font évidemment appel à des scènes, des acteurs. L’objet général qu’est la chaussure se décline en différentes sous-catégories. Et justement, ces divers types de chaussure, qui correspondent à plusieurs architectoniques possibles, seront orientés vers différents types d’usage que l’on peut en avoir. Vous suivez ?

Prenons l’exemple de chaussures de randonnée. Comme leur nom l’indique, elles ont été « pensées » pour s’inscrire dans une pratique précise : la randonnée. Celle-ci fait intervenir des acteurs (randonneurs) dans une scène (lieu où serait effectuée la randonnée). L’architectonique de ce type de chaussures contiendrait donc une intention (elle « dirait » déjà d’une certaine façon qu’elle est destinée à tel usage). Et cette intention impliquerait que nous sommes d’ores et déjà dans la signification. L’intention est arbitraire, c’est une convention. En effet il nous est tout à fait possible d’utiliser des chaussures de randonnée pour un autre usage que celui prévu. Rien n’interdit par exemple de jouer au football ou bien de danser en portant ce genre de chaussures.

Nous avions vu que l’architectonique supposait déjà un autre objet (le pied qui peut y entrer). En ce qui concerne le niveau sémiotique, la chaussure est un objet qui, dans ses usages les plus courants, fonctionne par paire. Ainsi chaque unité de l’objet présuppose un autre exemplaire, légèrement différent. Toute chaussure droite présuppose une chaussure gauche (possédant une architectonique « inversée » horizontalement) et vice-versa.

Cependant, d’autres usages ne feront intervenir qu’une seule chaussure, par exemple dans le cas d’un unijambiste, ou d’une personne qui déciderait de ne porter qu’une seule chaussure. On peut aussi choisir de porter à chaque pied une chaussure différente, dans ce cas-là on ne peut pas vraiment parler de « paire ». Et oui Monsieur ! Et oui !

Dans les différents exemples que nous venons de voir, la chaussure assurait toujours son rôle d’habiller et de protéger le pied. Mais nous pouvons très bien inventer des usages qui détournent la chaussure de cette fonction. Imaginons quelqu’un chez lui, qui aperçoit sur un mur une araignée. La personne attrape une chaussure à la main et l’utilise pour écraser l’araignée. Nous avons clairement ici une scène qui n’est pas l’usage commun de l’objet. Néanmoins un autre rôle est alors attribué à la chaussure, une fonction qu’elle peut réaliser, Frapper !

L’esthétique

Venons-en au design. Cette notion complexe à appréhender concerne deux domaines, celui des objets en eux-mêmes, mais aussi celui de l’esthétique. Le design touche tous les objets de notre quotidien, dont fait clairement partie la chaussure. L’esthétique nécessite un sujet en plus de l’objet. En effet c’est à partir de la perception que les objets s’esthétisent. Ainsi l’esthétique commence avant le sens. Les gens attendent de choses dites « esthétiques » qu’elles soient belles. Les termes comme « beau », « bien », « vrai », sont appelés « transcendantaux », ils sortent de l’ordinaire. Alors on peut se poser la question : faut-il qu’une chaussure sorte de l’ordinaire pour devenir esthétiquement « belle » ou en tout cas esthétiquement forte ?

Prenons ici l’exemple de chaussures du couturier Alexander McQueen, présentées ci-dessous :

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Dès que l’on voit ces chaussures (c’est-à-dire au moment de la perception), on se rend compte qu’elles sont « hors du commun », de par leur forme, leurs couleurs (donc de par leur architectonique). Oui ! Elles sont moches ! Toutefois, pour faire ce constat, il faut nécessairement les comparer (consciemment ou pas) à d’autres objets du même type, mais que l’on considère comme « ordinaires », « banals ». De plus, cette catégorisation que nous ferons en voyant ces chaussures est subjective, nous pouvons les trouver « belles » ou « laides ». La perception est un phénomène individuel, l’évaluation qui en découle l’est donc aussi. Bon ok ! Elles ne sont pas moches, elles ne me plaisent pas ! Nous pouvons considérer que les objets « surprenants », comme les chaussures que nous venons de voir, ont une forte dimension esthétique. Tous les objets, même les plus banals, sont concernés par le design. Et nous parlions d’objets qui nous paraissaient « hors du commun » lorsque nous les percevions. Non seulement ils peuvent paraître surprenants de par leur aspect, mais également suivant les pratiques dans lesquelles on les trouve. Une chaussure de football vue seule paraît ordinaire, mais aux pieds d’une danseuse étoile, elle crée la surprise. On considère parfois la beauté comme une « harmonie », dans l’exemple que nous venons de donner cette harmonie est brisée. Un paradoxe du design apparaît donc. Ceux que l’on appelle « designers » essaient de créer des objets qui soient à la fois « surprenants » et « beaux » pour tout le monde, donc de mettre en place une harmonie hors du commun. Et cette surprise qu’ils cherchent à susciter peut se trouver dans l’objet en lui-même ou dans la pratique à laquelle ils l’associent.

La chaussure est compliquée… non ? Je commence à fatiguer moi.. !! Vous aussi ?

Les finalités de la chaussure… et ben ouais ! La chaussure a des finalités !

Les objets du design s’inscrivent non seulement dans le domaine de l’art, mais également dans celui de la technique. D’ailleurs, on peut observer un conflit de finalités, entre, d’une part, la finalité pratique de l’objet et, d’autre part, sa finalité esthétique. Pour la chaussure, le designer ne sera jamais totalement libre, la finalité esthétique devra se plier à l’obligation pratique pour l’objet de devoir être capable morphologiquement d’accueillir le « pied ».

Reprenons encore une fois l’exemple des chaussures Alexander McQueen. A première vue, ces chaussures ne nous paraissent pas forcément très confortables (en plus elles sont moches !). Or, le confort fait partie de la dimension pratique. Si une femme décide de porter l’une de ses chaussures pour son apparence malgré le fait qu’elle ne soit pas confortable (hein ! les filles !!!), alors nous avons là un cas dans lequel la finalité esthétique prend l’ascendant sur la finalité pratique. La perception visuelle de la porteuse et de ceux qui verront ses chaussures est alors jugée plus importante que la perception tactile du pied de la porteuse.

Prenons un autre exemple. Imaginons qu’une de ces chaussures soit exposée dans un lieu, seule, en vitrine, sans jamais avoir été portée, et sans être disponible. Dans ce cas, la propriété « mettable » de la chaussure ne serait jamais réalisée. Ici, il est clair que la finalité « pratique » est totalement virtualisée, en tout cas si l’on continue à considérer cet objet comme une « chaussure », donc étant destinée à être mise pour couvrir et protéger le pied. En revanche, la finalité esthétique est toujours présente, puisque la chaussure est visible. Cette chaussure est-elle pour autant une « oeuvre » ? Une œuvre est considérée « unique ». Hors, elle ne possède pas un caractère unique, s’il en existe d’autres du même modèle. Bref, je ne rentrerais pas dans ce sujet, l’esthétique et l’art, vous êtes d’accord ?

Conclusion…. et oui ! j’en fais une !

La chaussure, objet du quotidien, fait sens de différentes façons et à différents niveaux, oui !. Mon analyse nous à conduit vers un point intéressant, celui de la relation. Nous avons pu déterminer que c’est essentiellement à travers des relations avec « autre chose » que la chaussure faisait sens : relations avec la fonction à laquelle on la destine (même si celle-ci peut être transgressée) donc avec des sujets, relation avec d’autres objets, avec des lieux, des cultures, un courant artistique…

La rhétorique, le contexte de l’objet joue donc un rôle extrêmement important, au point qu’il est légitime de se questionner sur le moment/l’espace dans lequel naît le sens. Une part de sens nous a paru être déjà dans l’objet, avec le niveau architectonique (vous vous en souvenez ?), mais c’est véritablement « l’autour » de l’objet qui lui permet pleinement de faire sens, dans des pratiques. Oh putain ! Moi-même je ne me comprends plus !

Avant même ce sens, le design de l’objet nous touche par la perception (Ouais ! Bas les chaussures de McQueen sont moches !). A la fois lié à l’art et la technique, le design cherche, tout en surprenant, à communiquer à un maximum de personnes des notions pourtant individuelles. Ce souhait « d’uniformiser » des concepts subjectifs peut être vu comme quelque chose de dangereux, de menaçant (comme une sorte de dictature d’une certaine vision de la beauté à laquelle les gens seraient soumis), ou bien être appréhendé comme une grande avancée au sein de la communication. Ouchhhh !

Bref, j’ai des tonnes de chaussures et je ne les mets jamais… Pourquoi ?
Pourquoi avons-nous des tonnes de pompes qui font mal au pieds neuves dans notre placard ? Réflexion au prochain épisode !

Et les chaussettes ? Avez- vous pensé aux chaussettes ? Et la chaussette célibataire ???? Hein ?

Au passage : J’aime beaucoup les chaussures de Mr Zorzetto🙂 Juste classes, belles et intemporelles… l’indémodable qui n’appartient pas aux codes.. ces codes affreux qui rangent les gens dans des cases à la con !

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