#Le vrai, est-ce ce qui saute aux yeux ?

lea-t-stefano-moro-nyt-2-21-1103 copie« Loin de moi l’idée ou la prétention de vous séduire……quoique … Mais effectivement je me refuse à être séduit par une belle quarantenaire fumeuse brune aux cheveux courts qui s’imagine que grâce à son joli physique, elle puisse charmer un libraire ! »

D’abord horriblement vexée par ce message, je me suis refermée comme une huitre… En pensant « mais mais mais… pas du tout ! Je ne suis pas celle que vous semblez percevoir ! » Et puis, après deux cognacs et un verre de ricoré bien chaud, j’ai réfléchi (oui ça m’arrive !) et je me suis dis qu’il était nécessaire (voir primordial) de faire de toutes remarques vexantes, une réflexion philosophique, histoire de démarrer 2014 en sachant toujours relativiser et prendre du recul…

Doit-on se fier aux apparences ?

L’opinion commune nous incite à nous défier des apparences à travers différents proverbes ou expressions : « Ne pas se fier aux apparences », « les apparences sont souvent trompeuses », « L’habit ne fait pas le moine », « tout ce qui brille n’est pas d’or »… L’apparence est ainsi mise en doute et envisagée de façon nettement péjorative puisqu’elle s’opposerait à la réalité ; perçue par nos sens, elle est l’aspect d’une chose, mais un aspect considéré comme différent de l’objet correspondant. L’adjectif « apparent » a ainsi une nuance péjorative que l’on ne peut s’empêcher d’entendre : quelque chose d’apparent est quelque chose qui n’est pas ce qu’elle paraît être. Par conséquent, celui qui se fie aux apparences est considéré comme quelqu’un de naïf, de même que celui qui s’y complaît, comme quelqu’un de vain. Mais leur non coïncidence avec la réalité dont elles sont l’aspect, n’est pas le seul reproche que l’on puisse faire aux apparences : elles sont aussi considérées comme diverses, changeantes et instables. L’emploi du terme d’apparence au pluriel dans les proverbes ou expressions cités ci-dessus, le souligne. Ainsi, ce que nous voyons grand de près nous paraîtra petit de loin, ce que nous trouvons chaud paraîtra froid à d’autres, une personne que nous trouvons belle deviendra laide pour d’autres, parfois même pour elle-même,etc. Autrement dit, l’apparence ne constitue pas une base sûre pour celui qui perçoit.

Cependant, et, là encore, les proverbes le mettaient en avant, si l’apparence est dite « trompeuse », c’est qu’elle n’est pas systématiquement fausse : elle l’est « souvent », mais pas toujours. En effet, si l’apparence était toujours fausse, le tri serait facilité dans la mesure où l’on pourrait la rejeter systématiquement. Au contraire, le tri s’avère difficile, justement parce qu’elle n’est pas entièrement fausse. Il ne s’agit donc pas de la critiquer de façon radicale mais, au contraire, de comprendre quelle relation elle entretient avec la réalité. Puisqu’elle est « trompeuse », quelle part de vrai contient-elle et comment faire le tri ? Car, il ne faut pas caricaturer la situation, nous vivons dans les apparences, dans la mesure où notre rapport au monde se fait par l’intermédiaire de nos perceptions, ce n’est pas pour autant que nous vivons dans l’erreur. Ce qu’il faut comprendre, c’est dans quelle mesure nous pouvons nous fier à l’apparence et quels rapports elle entretient avec la réalité ? …. Oh putain ! L’année démarre fort !

L’apparence est-elle vraiment trompeuse ?

L’apparence est ce qu’on appelle la façade de quelque chose ou de quelqu’un, son allure. Ce que nous voyons en premier a tendance à nous faire croire que c’est la réalité. Pour pouvoir dire si l’apparence s’oppose à la réalité, si l’apparence est trompeuse, il faut décliner plusieurs cas ou plusieurs « degrés de réalité ». Premièrement, si on reste dans un point de vue commun, sans rentrer dans les détails, l’apparence est la réalité. En effet, pour une recherche superficielle de la réalité, cette réponse est possible : dans ce cas, l’apparence peut être considérée comme non trompeuse. Cependant, dans une recherche de l’unique réalité précise, l’apparence est totalement trompeuse : deux facteurs sont responsables de cette tromperie. Premièrement, l’apparence dépend du regard porté par l’observateur sur l’objet ou la personne et deuxièmement,  l’apparence se modifie (exemple : l’apparence d’une personne). Idéalement, il faudrait s’interroger sur tout, toujours rechercher la vérité, même là où les apparences nous dictent « leurs » vérités. Cependant, pour permettre la vie de tous les jours, il faut faire un compromis entre l’apparence et la réalité : « ne pas se fier aux apparences » tout en acceptant les apparences les plus proches de la réalité. Bon ok ! Alors ?

Le vrai, est-ce ce qui saute aux yeux ?

Notre vue semble nous donner un accès direct à la réalité et pourtant de nombreux exemples nous montrent que le chemin vers la vérité exige que nous dépassions les apparences. Peut encore affirmer que ce qui est vrai, c’est ce qui saute aux yeux ?  « Cela saute aux yeux », « ça crève les yeux » affirme-t-on communément pour assurer la vérité de nos propos. Dans ces expressions, nous affirmons une certitude, une évidence qui « saute aux yeux », qui se constate et qui se manifeste à nos sens. Remettre en cause cette évidence, c’est être soupçonné soit de mauvaise foi, de ne pas vouloir admettre ce qui est par lui-même évident, soit de folie. Bref, il semble impossible de pouvoir nier que ce qui saute aux yeux est vrai. Pourtant, cela ne va pas de soi. Lorsque l’on affirme, « je ne crois que ce que je vois », on indique que l’on s’en tient à ce qui nous apparait. Or, c’est encore le sens commun qui le dit, les apparences sont trompeuses !!!! On se retrouve donc face à un paradoxe : notre vue semble nous donner un accès direct à la réalité et pourtant de nombreux exemples nous montrent que le chemin vers la vérité exige que nous dépassions les apparences. Peut encore affirmer que ce qui est vrai, c’est ce qui saute aux yeux ? L’expérience sensible est notre lien privilégié avec la réalité. C’est à partir de ce qui saute aux yeux que nous formons nos premiers jugements et que nous nous mettons en chemin pour atteindre le vrai. Toutefois, l’expérience seule est insuffisante pour trouver le vrai. « Ce qui saute aux yeux », l’évidence sensible, est souvent trompeuse et, quand elle ne l’est pas, ne prend sens qu’à partir d’un questionnement rationnelle qui la précède et lui donne sens. Le vrai ne saute pas aux yeux d’une manière immédiate à un observateur passif. Si on a l’impression que la vérité jaillit, c’est à cause de notre sensibilité ! Nos croyances ! Nos certitudes !

Alors Monsieur le Libraire, pensez-vous qu’il faille se fier aux apparences avant même de faire connaissance ? Et bien non ! Vous avez donc rater votre chance de me rencontrer ! (Enfin, faut voir…). C’est simple, soit vous êtes naïf, soit vous n’avez aucune conscience que votre sensibilité est forcément imprécise, chargée d’ignorance et d’affectivité, vous ne faites donc jamais l’effort d’interroger rationnellement et de façon critique cette évidence première qui, à elle seule, est toujours muette.

CQFD

LEA T copie

Un commentaire

  1. Emmanuel

    Superbe !
    Change de libraire ,un libraire qui sélectionne les ouvrages sur le titre
    signe une certaine intelligence qu’il vaut mieux éviter de croiser de lire ou
    d’entendre….

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