#Peut-on rire de tout ?

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L’humour entraîne-t-il toujours une vibration des cordes vocales ; un « désordre incorporel incontrôlable dans le visage et l’attitude générale » ; le rire ?

Rire, cette action plaisante où les individus aiment à s’employer : il peut être volontaire (un sourire) ou involontaire (l’éclat de rire) ; gai ou sardonique ; mais reste complexe quant à ses causes et son emploi. « Le rire est le propre de l’homme», les animaux ne sont donc pas pourvus de cette faculté. Même le plus éminent et sérieux des professeurs de la Sorbonne trouve sujet à plaisanterie comme le plus inculte et bêta des hommes. Seules les causes seront profondément différentes, puisque l’un des rires reposera sur une subtilité intellectuelle (jeux de mots, connaissance de la référence latente exprimée par l’auteur comique) et l’autre sur un rire gras s’amusant des faiblesses d’autrui ou de thèmes grivois.

Même si l’origine du rire reste sibylline, deux domaines sembleraient le provoquer : la découverte d’une petitesse chez autrui (le rire naîtrait ainsi de la dégradation d’autrui) ; ou par un contraste, un désaccord entre ce que nous attendons et ce qui se produit réellement.

Il est scientifiquement prouvé que le rire réduit « les conséquences dommageables résultant de situation de stress, et accroît ainsi les chances de survie », ainsi devrions-nous nous limiter dans son usage ? Peut-on véritablement rire de tout ? N’existe-t-il pas des limites à la plaisanterie ?

Nous nous concentrons sur l’emploi de l’humour noir et de l’ironie puisqu’il est déjà communément accepté de rire des thèmes légers et sans incidence sur autrui. Nous nous questionnerons alors sur la possibilité de se moquer des différences ou des faiblesses de notre semblable. Tous les sujets semblent propices à être usités par une certaine forme d’humour mais il semblerait que quelques limites, non dans les domaines du risible, mais dans des contextes appropriés, soient à respecter.

Une blague sexiste dans un bar, une moquerie légère, un jeu de mots, un quiproquo, un lapsus, une chute sans gravité : toute situation ou action qui sous-entend une rupture de déterminisme amène l’individu à exploiter ses ressources cérébrales afin d’analyser le comique de la situation. Chaque personne est dotée d’un capital intellectuel différent et porte ainsi des significations et des interprétations divergentes selon les situations qui se présentent au vu de l’éducation reçue et de l’expérience vécue. De telle manière que la pratique d’humour semble plus aisée dans le domaine familial ou proche puisque les individus à la fois acteur et spectateur savent quels domaines ou quelles situations sont susceptibles de provoquer le rire. Le regretté Pierre Desproges aimait à dire : « On peut rire de tout, mais pas avec tout le monde ». Ainsi, tous les sujets sont ouverts à la plaisanterie : des plus légers aux plus graves, du superbe temps lillois en passant par l’évocation de la « grandeur » de notre président jusqu’à la Shoah.

Mais peut-on réellement rire des milliers de juifs exterminés par le régime nazi ? Peut-on rire de personnes qui ont souffert ou qui souffrent encore aujourd’hui ? Aussi affreux que cela puisse paraître au premier abord, la réponse est affirmative. En effet, l’humour noir est sujet à beaucoup de controverse, mais ce genre-là n’a justement pas de tabous puisqu’il s’avère être son domaine de prédilection. « Si on ne peut pas rire des choses sérieuses, de quoi va-t-on rire ?». Coluche tentait d’expliquer que les principes de l’humour noir sont justement de transgresser cette morale induite par la société, ce politiquement correct à respecter (pas de propos discriminant les handicapés, les minorités, ou les personnes de petites tailles sous peine de heurter les âmes sensibles s’il vous plaît !). Pourtant, les Belges et les blondes subissent bien les blagues les disqualifiant et ne s’en alarment pas en criant justice pour discrimination capillaire ou nationale. Il existerait donc des limites à ne pas franchir, mais d’où viennent-elles ?

Savoir rire de tout marque une ouverture d’esprit indiscutable. Pour rire d’autrui, il faut préalablement savoir se porter en autodérision et accepter les plaisanteries piquantes et ironiques à son sujet. Que ce soit envers quelqu’un ou contre soi-même, le second degré doit être de prime. Si je peux me moquer de moi-même en évoquant mes lacunes, je pourrais par la suite procéder de même à l’encontre de mon voisin.

Je n’exprime ici nullement mon accord quant au fait que seules les personnes juives peuvent se moquer des juifs, et les personnes noires faire de l’humour noir(e), mais j’insiste sur le fait que les récepteurs des blagues doivent connaître les idées et le vécu du goguenard pour comprendre le sens ad hoc de cette rupture de déterminisme, principalement dans la pratique de l’ironie et de l’humour noir.

A l’époque, dans un sketch entre Elie Semoun et Dieudonné, l’un et l’autre se moquent des noirs et des juifs. En aucun cas, leurs propos n’ont été repris par la communauté africaine ou juive pour dénoncer un quelconque racisme : le premier étant juif ; le second d’origine camerounaise. Ainsi, deux Norvégiens blancs catholiques n’auraient pu réaliser le même sketch sans qu’ils soient qualifiés de racistes, ce qui apporte de nombreuses limites quant à la pratique de l’humour. D’une part, dans la liberté d’expression puisqu’elle semblerait limitée afin de ne pas vexer la susceptibilité de certaines communautés ou groupes. D’autre part, discriminante puisque seule une catégorie de personnes aurait le droit de pratiquer un certain humour. Pourtant, à partir du moment où ne se décèle aucun soupçon de vérité dans les propos tenus, il n’y a pas irrespect d’autrui puisque le discours prononcé est à prendre au second degré. Pierre Desproges quand il ose ironiser sur le génocide juif en 1986, la salle rit aux éclats alors que le sujet se veut grave et douloureux. La France d’hier était-elle plus apte à accepter et comprendre l’humour noir ? Si ce sketch était rejoué aujourd’hui, recevrait-il les mêmes critiques ?

Tous les sujets prêtent à rire : du plus léger au plus douloureux. Toutefois, peut-on réellement rire de tout en toutes circonstances ?  Chacun est-il prêt à rire de ce qui le touche au plus profond de soi-même ? De ses croyances ? Des vicissitudes qu’il a endurées ?

La pratique de l’ironie et de l’humour noir permet de dédramatiser les anicroches et les aléas qui rendent la vie d’un individu pénible. Le rire sert donc de « soupape de décompression », c’est une forme intelligente de dénonciation. Citons une nouvelle fois Desproges : « je répéterai inlassablement qu’il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un juif que de jouer au scrabble avec Klaus Barbie ».

Pourtant, même si le rire semble un instrument efficace pour dédramatiser une situation difficile, l’usage de l’humour peut parfois provoquer plus de mal que de bien. Une fille obèse mal dans sa peau de qui l’on se moquera, un handicapé sur lequel on rigolera, un étranger qu’on regardera d’un air moqueur : autant d’actions qui n’amèneront pas les larmes d’un fou rire, mais d’une tristesse ressentie. Pourtant, les actions citées ne peuvent pas être cataloguées dans le domaine de l’humour puisqu’elles ont pour base la méchanceté vile et moqueuse. On peut rire de quelqu’un qui chute sur une peau de banane (de l’instantanéité de l’action qui amène une rupture de déterminisme), mais l’on arrête si on voit qu’il s’est cassé la cheville en tombant. Si les éclats de rire malgré la douleur de l’individu ne s’estompent, nous sommes alors en présence d’un « rire méchant », et ce dernier est évidemment à éviter. Dans ces circonstances, il est formellement déconseillé de pouvoir rire de tout si cela se fait au détriment physique et psychologique d’autrui.

Sans nous orienter vers le rire méchant qui représente qu’une partie des éclats de rire (à éviter), demandons-nous comment conçoivent d’autres individus les mêmes situations que nous ?

En effet, certaines situations et certaines plaisanteries dessinent un sourire amusé sur nos visages ou provoquent des éclats de rire, mais ce sentiment d’euphorie est partagé ou non en fonction des interprétations et du vécu de chacun. Il existe donc des moments où le rire est inconvenant. Un laps de temps plus ou moins long selon les personnes est nécessaire pour qu’ils puissent prendre de la distance avec les passages douloureux de leurs vies, et essayent par le biais de l’humour de dédramatiser cette situation.  Ainsi, même si l’on peut rigoler sur tout, car la liberté d’expression l’autorise, doit-on pour autant le faire. Un minimum de décence afin de respecter cette vie bafouée est incontournable. On peut donc véritablement rigoler de quelque sujet qui soit, mais toujours en se souciant du contexte et des individus présents. Là est la difficulté des humoristes car leur salle est remplie de fans (forcément des adhérents) et de journalistes (pas nécessairement fan).

shutterstock_154855142De même, les conceptions du fait de la culture peuvent différer. Déjà au sein de la même nation, les personnes de classes sociales divergentes auront tendance à rire pour des subtilités d’humour différentes. Entre le rire de l’ouvrier, d’un scientifique reconnu et de la femme mondaine s’échelonnent diverses catégories de rire. Il paraît donc logique qu’au niveau international, le rire soit encore plus diversifié d’autant plus que les individus n’apportent pas les mêmes significations aux éléments et propos.

De plus, l’adage populaire « Les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures » insiste bien sur l’idée que rire une fois est acceptée, rire deux fois est tolérée, mais trop rire de la même plaisanterie peut parfois blesser quelqu’un. Si l’on se moque de son voisin, il faut savoir trouver la limite entre le comique et l’irrespect. Se moquer de quelqu’un passe par une accentuation de sa faiblesse à un moment donné, insister trop sur une déficience peut offenser une personne alors qu’elle avait entraîné l’amusement dans un premier temps. Une indispensable distanciation permet aux individus de prendre part au rire.

Finalement, même si tel Pierre Desproges, nous nous faisions volontiers le tenant du rire et de l’usage de toutes formes d’humour, il semblerait cependant que quelques limites existent. Cela limite-t-il notre liberté d’expression en nous invitant avec insistance à éviter un genre de plaisanterie en certains lieux ou avec certaines personnes ? Oui ! Mais soyons pour !

« La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui». L’article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen de 1789 exprime bien que l’individu est libre, mais que pour lui permettre de cohabiter avec le reste de la société, il ne peut pas agir comme bon lui semble. Ainsi, dans le thème qui nous concerne, nous pourrions dire que la liberté d’expression s’arrête là où est blessé autrui. Autant éviter les plaisanteries quand un individu se sent lésé. Tout thème, que ce soit la mort, le handicap, ou autre peut être manié à la plaisanterie, mais pas avec n’importe qui puisque tous les individus ne sont pas forcément aptes à l’interpréter de la bonne façon, ou le contexte ne va pas être porteur de rire.

Les tensions sociales plus exiguës de nos jours laissent moins d’espace à l’humour  interprété comme une critique acerbe mal perçue. Devons-nous alors limiter la liberté d’expression pour ne pas blesser les susceptibilités d’autrui ?

Peut-être, oui… même certaine…

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